LES ANNÉES 1940-1970 À SIEURAS

(D’après les souvenirs de Lucette Cazalot avec l’aide de ses enfants Rosette et Gilbert Cazalot)

 

Lucette Cazalot est née à Castex en 1935 où ses parents étaient agriculteurs. Mais à partir de son entrée à l’école en 1941, elle a toujours vécu à Sieuras. En effet, à cette époque, on marchait à pieds ou à vélo, les automobiles et l’essence étaient rares. Aussi, pour lui éviter de longues marches quotidiennes, ses parents l’avaient confiée à ses grands-parents les jours où il y avait classe. Leur maison jouxtait la mairie de Sieuras et était donc à deux pas de l’école (l’actuelle salle des fêtes). C’est toujours dans cette maison que vit actuellement madame Cazalot.
 


 


L’école était mixte, une classe unique regroupant ensemble jusqu’à une trentaine d’élèves de 5 ans à 14 ans venant des plusieurs villages. On préparait le certificat d’études. On écrivait avec un porte-plume, de l’encre noire ; les buvards étaient fort utiles pour éponger les taches. Garçons et filles dans la même classe ; Sieuras était en avance sur son temps car la mixité était rare à cette époque en France. Les enfants qui venaient parfois de loin et n’avaient pas de famille dans le village apportaient leur gamelle et mangeaient dans un coin de la classe (il n’y avait pas encore de cantine) près du poêle à bois en hiver. Parmi les instituteurs M. Blandinière (présent jusqu’en 1949) eut une place particulière car il était très apprécié de ses élèves malgré sa grande sévérité. Il avait notamment monté avec sa classe un théâtre ; un des spectacles mémorables mélangeait chants et poèmes ; tout le village et même ceux des alentours de Carla Bayle, Castex, Sainte-Suzanne… sont venus les applaudir.
 
 

 

 
Ci-dessus : deux charrues, destinée à être tirée par des boeufs. Celle de droite est spécifique pour les vignes. On l'appelait "décavaillonneuse" ou "répellou" en patois.
 
C’était aussi des années de guerre ! On a peur des Allemands. Le 20 août 1944 l’incendie du village de Rimont, un des bastions de la résistance ariègeoise, situé entre le Mas d’Azil et Saint Girons est très fortement ressenti par les Sieurassois et Sieurassoisses. L’armée allemande est prise en tenaille entre les troupes alliées qui ont débarqué en Provence depuis quelques mois et des maquisards ariégeois très offensifs. Elle incendie dans sa retraite toutes les habitations du village de Rimont et exécute onze de ses habitants. À Sieuras et aux alentours on pense faire sauter le pont de Daumazan si les troupes allemandes s’approchent trop afin de leur barrer la route. Heureusement il ne fut pas nécessaire d’en arriver à cette extrémité.
 
Ci-dessous : des outils anciens disposés par Gilbert Cazalot sur une façade de sa maison :
 
 
 
Après son certificat d’études, Lucette Cazalot, reste auprès de sa grand-mère pour l’aider à s’occuper des ses plus jeunes frères et sœurs qui viennent aussi à l’école de Sieuras Son grand-père joue de la clarinette dans les fêtes. Puis quelques années plus tard, elle épouse Maurice Cazalot qui habitait la ferme du Baroud qui sera secrétaire à l’équipement et aussi secrétaire de mairie pendant 35 ans. Dans les années 50, Lucette s’occupe de l’unique téléphone du village, installé dans la salle municipale. C’est dire qu’elle est restée proche de la mairie !
 
Ci-dessous, de gauche à droite : Un moulin à maïs, un plantoir à vigne et un semoir à maïs.

 

 
L’église aussi n’est pas loin et un curé habite le presbytère de Sieuras, il sert aussi les villages de Castex, Méras et Loubaut jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite en 1955 et parte pour Foix. Les fêtes religieuses sont très importantes. Pour la Fête-Dieu (en juin), le curé mène la procession sous un dais (toujours visible à l’église) qui va de calvaire en calvaire : la croix des quatre chemins, celle du Clavet, celle du Bousquet et celle devant l’église ; la procession va parfois jusqu’à la Vierge de la fontaine de Fontescut. À ces occasions, les femmes aménagent des reposoirs, sorte de table, d’autels provisoires, garnis de fleurs.

Ci-dessous : La croix du Village (à gauche), celle du Bousquet (au milieu), et le calvaire de Cros, situé assez loin sur la route de Sainte Suzanne (à droite) où la procession de la Fête-Dieu ne se rendait pas.

 

 
Les habitants de Sieuras s’entraident beaucoup lorsque vient le temps des corvées comme on dit à l’époque. Il n’y a guère de machines agricoles. On tue le cochon (en février-mars), les canards pour faire le foie gras ou des confits (en novembre-décembre), on fait les foins, les moissons, on récolte le maïs, on vendange (car il y avait des vignes en ce temps-là), tous ensemble… C’est l’occasion de faire des veillées animées et joyeuses après la journée de travail ; on discute beaucoup, on joue à la belotte et des chants clôturent la soirée, bien arrosée parfois. Bien sûr la télévision n’était pas encore dans chaque foyer…
 
Ci-dessous, de gauche à droite :
La Croix du Clavet, à l'entrée du chemin qui conduit à Serre-Longue ;
La croix des quatre chemins (au carrefour Carla-Bayle/Daumazan/Sieuras), portant l'inscription des quatre villages administrés par le curé de Sieuras.

 

 
Dans les années 60 le village n’a déjà plus d’épicerie-boulangerie, ni de ferronnier, ni de cordonnier et les deux bistros dans le centre du village ont disparu mais des camions ambulants (alimentation) viennent approvisionner le village. Le café du Pigeon (sur la route de Méras) subsiste jusqu’en 1955-56 : il y a fréquemment des bals ; beaucoup de monde y vient et danse au son de l’accordéon. Édouard Deleu, accordéoniste, reste dans les mémoires de quelques anciens. On va à pieds aux foires et aux marchés de Daumazan le 1er vendredi du mois ou ceux du Fossat le 3ème mercredi du mois en amenant œufs, poulets, canards, voire du bétail vivant que l’on vend en ramenant, au retour, quelques provisions.
 
Ci-dessous : le village de Sieuras, vu depuis la croix des quatre chemins. On voit au loin le village de Saint Ybar et le château de Nogarède
 
 
Autres moments de liesse : les fêtes villageoises, celle de Sieuras était fin août elle avait lieu le dimanche et le lundi. Il y avait la messe mais n’était pas encore venu le temps des cassoulets. Chaque famille se réunit et mange chez soi. Ce n’est que vers 1974-75 que les femmes du village commencent à préparer un cassoulet collectif. Celui de Sieuras était très bon et beaucoup de monde venait à la fête. Il pouvait y avoir 120 personnes. Dès 1978, un chapiteau protége l’assemblée des intempéries. Aujourd’hui encore, à la fin de septembre, on vient de loin pour manger le cassoulet de Sieuras (près de 400 personnes) organisé par le Comité des fêtes ! Encore un temps fort : le Carnaval. Il faut le préparer et on a besoin d’argent. Aussi les garçons vont récolter des œufs auprès des villageois pour les vendre afin d’assurer l’organisation de la fête. Encore une occasion de s’amuser et de mettre de l’animation dans le village.
 
 Ci-dessous : Vue vers le sud à partir de la Croix des quatre chemins. On distingue le clocher du village de Castex.

 

 

Mais la vie à Sieuras n’est pas que fêtes. Le travail est rude à cette époque, fait essentiellement à la main. Pendant longtemps (jusqu'en 1960), il faudra descendre à la fontaine de Fontescout pour laver le linge.
S’équiper de machines agricoles coûte cher et, à cette époque, on a guère l’habitude d’emprunter. Aussi beaucoup de personnes ont-elles quitté le village, ont abandonné le métier d’agriculteur et sont allées travailler à Toulouse ou plus loin encore dans des administrations, des bureaux. Les fermes furent moins nombreuses. L’arrivée de la première moissonneuse du village a été un événement remarqué !
 

 

 
À près de quatre-vingt ans aujourd’hui, Lucette Cazalot est là pour témoigner de ce passé. Elle a beaucoup insisté pour dire combien il y avait d’entraide et d’échanges parmi tous les habitants du village. Que ce passé puisse se vivre encore à Sieuras !