PASSAGE À L'AGRICULTURE BIOLOGIQUE À ICART

 

 

En ce début de printemps 2019, nous sommes allés interviewer Gaël Giordano dans la maison de l’exploitation familiale où nous avons été reçus chaleureusement par Gaël et ses parents.

Depuis le 1er mai 2016, Gaël Giordano est passé de l’agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique : il n’utilise plus de produits phytosanitaires, ni d’engrais chimiques. Sa surface agricole utile (la SAU) est de 220 hectares faite de prairies et de cultures ; il vend ses produits ou il les consomme directement pour nourrir les bovins (35 bœufs et 15 mères) engraissés pour leur viande. La chaîne est donc entièrement bio !


Mais pour passer au bio il ne faut pas seulement arrêter les herbicides, pesticides ou engrais ; il est nécessaire de gérer très sérieusement cette conversion en suivant quelques principes simples, souvent ancestraux, Principe simple ne veut  pas dire que la pratique soit simple ! Bien au contraire il faut avoir beaucoup de connaissances et d’expérience pour appliquer convenablement ces principes :

Cultiver de nombreuses variétés de plantes
Gaël, en une année, cultive des pois chiches, du lin, des lentilles, de l’avoine, du seigle, du tournesol, du maïs, du sorgo, du soja, du sarrasin, de l’orge, du blé, du colza de printemps, du chanvre, des féveroles. Si l’on plante uniquement une ou deux variétés, par exemple du blé et du tournesol, la terre s’habitue au rythme et les mauvaises herbes poussent nombreuses, à date fixe, alors que si on alterne elles n’ont pas d’habitudes et peuvent rester en dormance. « Il faut perturber le cycle des mauvaises herbes » dit Gaël.

Faire des rotations
Gaël alterne les cultures. Idéalement il faudrait planter la même culture dans la même parcelle seulement tous les 6 ou 7 ans.
Associer les plantes entre elles
On peut parfois mélanger certaines variétés pour rendre le sol plus fertile (par exemple certaines plantes fixent l’azote de l’air) mais aussi plus stable avec des plantes qui ont des racines profondes (éviter les coulées de boue pendant les pluies).

Les nodules sur les racines de cette féverole fixent l’azote de l’air.

 


Faire des parcelles relativement petites
Si l’on veut utiliser la biodiversité pour que les bêtes néfastes soient mangées par d’autres bêtes. Un scarabée ne pourra pas traverser un champ de 3 km rapidement. Pour favoriser la pollinisation des fleurs, il faut que les distances à franchir entre les différentes cultures ne soient pas trop grandes. Une abeille va suivre les fleurs et si le champ de blé (sans fleurs) est trop long elle ne va pas le traverser et donc aller plus loin polliniser encore d’autres variétés.

Après une récolte, planter un couvert
Cela va préparer le sol pour la culture à venir. Ce couvert a pour but d’empêcher les mauvaises herbes de pousser, de structurer le sol (empêcher la terre de devenir trop compacte) et de la fertiliser (utiliser le couvert comme engrais vert et enrichir le sol en azote). Il faut tenir compte de la saison ; par exemple, on peut supprimer des mauvaises herbes d’été en plantant du seigle hivernal.

En ce qui concerne l’élevage, Gaël veut avoir des races d’animaux rustiques adaptées à la région. Il envisage d’augmenter le nombre de Gascons, bœufs plus rustiques, adaptée à son terrain. Ils mangent moins, au moins d’un tiers, que par exemple la Blonde d’Aquitaine mais ils deviennent aussi moins gros ! L’avantage est qu’il y aura moins de surface à cultiver.

 

Tous ces principes portent l’idée que se sont les plantes elles-mêmes qui préparent le sol et entretiennent sa fertilité. Voici un exemple concret que nous donne Gaël : Pour préparer une culture, il a planté un couvert constitué d’un mélange de féveroles, phacélies et radis chinois. Comment vont-elles agir entre elles ? Elles ont chacune leur rôle.
La féverole a une racine pivot important et c’est une légumineuse. Elle stabilise bien le sol en cas de pluies dévastatrices. Elle apporte une importante quantité d’azote.
La phacélie est une plante couvre-sol. Elle empêche la lumière de passer, donc les mauvaises herbes ne poussent pas. Par ailleurs elle a une racine chevelue, elle sert de vibroculteur. Elle est très mellifère : sa jolie fleur attire les abeilles et favorise donc la pollinisation.
Le radis chinois descend très profond avec ses racines et fait éclater la terre.


Féverole, phacélie et radis chinois pour préparer le sol

 

Ces plantes en se fanant s’enfoncent dans le sol, donne du fer, du zinc, etc. Les vers de terre font aussi leur travail et la terre est fertile !
Dans le champ ci-dessus, Gaël projette de semer directement (sans labour) du soja et du maïs ensemble qui profiterait bien de cette préparation

 

Pour passer au bio il est nécessaire d’être aidé car pendant deux ans, on produit bio avec des surcoûts importants et on vend à un prix conventionnel très inférieur au tarif bio. Il faut bien vivre pendant ce temps. Les aides peuvent venir de la PAC (Europe) et de la région. Elles étaient de 5 ans et ce n’est pas un luxe car il faut bien sûr faire quelques expérimentations qui peuvent être risquées. Mais certaines grandes exploitations ont parfois « pompé »  toute l’enveloppe des aides. Aussi l’Europe a limité à 50 hectares ses subventions (300 euros à l’hectare) et malheureusement les subventions pour une reconversion sont en baisse.
Gaël insiste sur la nécessité de se former, de s’informer, d’échanger avec d’autres agriculteurs bio et conventionnels. Il va aller prochainement quelques jours dans un institut suisse de formation bio organisé par la Chambre d’agriculture qui est très active pour piloter la formation en Ariège. Récemment elle a organisé une journée pour informer largement (plus d’une centaine de personnes sont venues) sur le travail bio.

Culture mixte : blé et féverole.

 

L’entraide entre agriculteurs est très importante, il est nécessaire de partager les machines qui sont très chères, de partager les réussites et les échecs de cette nouvelle manière de cultiver. La coopérative d'utilisation de matériel agricole en commun (CUMA) de Sainte-Suzanne fait un excellent travail dans ce sens.
Des organismes de certification regardent de près que les normes sont bien respectées. Gaël est régulièrement contrôlé par Ecocert.

 

Nous avons demandé à Gaël ce qui l’a amené à l’agriculture biologique alors qu’il avait pratiqué pendant de nombreuses années l’agriculture conventionnelle avec son père.

Il y a d’abord le fait qu’il a travaillé les champs de voisins qui pratiquaient depuis longtemps l’agriculture bio. Il s’est aperçu que cela marchait. Il a poursuivi et approfondi ses recherches qui l’ont convaincu du bien-fondé du bio.
Actuellement, Gaël travaille toujours sur l’exploitation avec son père, qu’il a convaincu au bio. Gaël a un sens aigüe de l’importance de la transmission ; il est fier d’avoir appris le métier de son père, de la manière dont il a transformé cette activité avec son accord et il songe à son (jeune) fils qui, espère-t-il, prendra sa succession.

Il y a par ailleurs une raison grave : l’impact environnemental. On ne peut continuer à empoisonner la Terre et faire des aliments de mauvaise qualité. Entre une viande provenant d’une bête nourrie par des produits secs (foin, farines...) et une bête nourrie avec de l’ensilage, la qualité n’est pas du tout la même ! On peut laisser rassir pendant deux mois une bonne viande (ce qui améliore sa qualité) alors que celle des supermarchés doit être vendue rapidement et est sans saveur.
C’est une motivation primordiale pour Gaël et son père d’avoir des produits de valeur payés à un juste prix. C’est ce qui fait leur fierté d’agriculteurs !

Il y a aussi des considérations économiques.
Lorsqu’on cultive bio, on économise tous les produits phytosanitaires, les engrais… mais on doit s’outiller, acheter des nouveaux outils mécaniques pour biner la terre par exemple. L’un dans l’autre, les coûts s’équilibrent. Donc, pour vivre, puisqu’on cultive moins (on sort de la production intensive), il faut que les produits bio soient beaucoup mieux rétribués. C’est heureusement le cas (les prix peuvent passer du simple au double), mais cela rend les produits chers pour les consommateurs.
Gaël veut mettre en place un magasin local (un circuit court supprime les frais de transport) avec des cultivateurs de la région, où les gens pourraient venir directement acheter de bons produits. On pourrait trouver pain, légumineuses et légumes frais, bière, œufs, viande… Un site pour montrer le travail de sa ferme est aussi en projet. Pour l’instant les produits bio sont vendus dans des coopératives qui différencient bien le bio du conventionnel.
Enfin, tout en reconnaissant que l’agriculture française mérite certains reproches, Gaël déplore sa mauvaise image. Selon lui, les agriculteurs sont des « malaimés » dans le monde rural, ils sont considérés comme des pollueurs, des destructeurs de sol. Il est nécessaire de communiquer avec tous les habitants de la campagne pour dire leur part dans l’équilibre écologique de la nature.

 

Liens et organisations


Chambre d’agriculture de l’Ariège.

Cuma de Sainte Suzanne, coopérative d'utilisation de matériel agricole en commun.

Sol vivant, association qui milite pour le bio et la réduction des errances environnementales de l’agriculture conventionnelle.

Ecocert France - Organisme de contrôle et de certification.