PAROLES D'AGRICULTEURS

 

Introduction


Sieuras est un village très vivant. Ses habitants (et ses voisins) se retrouvent souvent pour partager un repas. Au début du mois de mai 2019, au cours d’une de ces rencontres, je lançais étourdiment une remarque maladroite sur le glyphosate. La répartie assez vive d’un convive entraîna une conversation animée et au bout du compte, j’invitais quelques agriculteurs pour qu’ils puissent s’exprimer. Nous nous retrouvâmes donc un soir dans une atmosphère très sympathique. Le texte qui suit, écrit par Jacqueline Besson, traduit le mieux possible leur parole.

Yves Brault

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Pierre Beneito est agriculteur, il cultive 200 hectares en fermage dans la commune de Sieuras et du Carla Bayle, Christian Laurent est aussi agriculteur à Sieuras, il travaille 20 hectares de terre. Tous les deux nous parlé de leur malaise face à un manque de reconnaissance de leur profession.
Ils travaillent de manière conventionnelle, en polycultures, le blé tendre, améliorant et dur, l’orge normal, l’orge de brasserie, le tournesol, le maïs, le soja… Ils élèvent aussi des bêtes pour la boucherie (brebis et vaches). Michel Jean-Gabriel, retraité, est venu les soutenir pendant l’interview.
Ils nous ont raconté avec beaucoup de franchise et de simplicité les difficultés qu’ils rencontrent aujourd’hui pour être justement rétribués pour leur travail, certes dur et dangereux mais qu’ils aiment. Des suicides d’agriculteurs, étranglés par les dettes ne sont pas rares, des accidents de travail, parfois mortels, arrivent aussi. Ils nous ont aussi dit combien ils se sentaient  peu protégés par l’État et l’Union européenne. Enfin ils se sentent critiqués, pas respectés par les média qui les traitent de pollueurs !

Être justement rétribué

Tous disent qu’ils vivaient mieux autrefois. Pour Pierre Beinito, il était possible d’avoir un employé à l’année et un saisonnier pour l’été ; maintenant c’est impossible. S’il veut gagner sa vie, il doit travailler seul ses terres. De même Christian Laurent dont la propriété est petite doit compléter ses revenus par un travail annexe (conduire le  bus scolaire) pour compenser le manque à gagner les mauvaises années. Le prix du blé par exemple était de 200 euros la tonne en 1985, il est de 150 euros aujourd’hui alors que les intrants (les semences, les produits phytosanitaires, les engrais, le fioul…) ont beaucoup augmenté !
Cette diminution est due à la mondialisation, c’est-à-dire aux accords et échanges internationaux qui font chuter les prix. Par exemple, beaucoup de céréales sont importées d’Ukraine, beaucoup de bovins viennent d’Amérique du Sud. Les normes environnementales y sont en général nettement moins contraignantes, la main d’œuvre y est moins chère qu’en France ; ces importations écrasent les prix et les produits français ne sont plus rétribués correctement.
Cette mondialisation a aussi des effets pervers ; les prix étaient autrefois encadrés par un prix plancher et un prix plafond garanti par l’Europe. Au fil des modifications de la PAC (Politique Agricole Commune, celle de 1992 notamment) les incertitudes du marché agroalimentaire ont augmenté. Maintenant c’est la loi du marché qui fixe les prix : ils fluctuent, ne sont jamais stables, ils dépendant d’une bonne ou mauvaise récolte à l’autre bout du monde. Les agriculteurs n’ont aucune visibilité pour orienter leur action, faire un prêt… Les Coopératives agricoles surveillent la météo à l’étranger pour deviner les prix des produits agricoles : du mauvais temps aux États-Unis ou au Canada peuvent orienter certains prix à la hausse. D’où des pratiques étonnantes comme vendre le produit une année avant la récolte parce que la Coopérative agricole avertit que les prix seront plus bas au moment de la moisson  Mais il y a bien sûr un risque que la récolte à l’étranger ne se fasse pas comme prévu : l’opération aurait été bien meilleure si on avait attendu pour vendre ! Il faut donc que l’agriculteur jongle comme à la bourse. Ce n’est ni rassurant ni tranquille. C’est une source d’angoisse.et surtout ce n’est pas leur métier. Autre source d’incertitude, les changements fréquents de règlements. Un exemple : Pierre a acheté un produit qu’il n’a pas pu utiliser parce que le vent l’en a empêché au moment où il devait l‘épandre dans ses champs. Il veut rendre ce produit à la coopérative qui habituellement reprend et rembourse. Mais cette fois c’est impossible. Le produit est devenu interdit trois mois plus tard !  Du même coup il apprend que douze produits ont été interdits récemment.

Être reconnu

Quand Pierre Beneito a été démobilisé après son service militaire en Allemagne, son chef lui a demandé ce qu’il allait faire dans la vie civile ; il a répondu qu’il allait aider son père sur sa propriété agricole. Le colonel lui a alors dit combien ce métier était précieux pour la société. Nourrir les gens était le plus beau métier du monde.
Dans le même ordre d’idée, le secteur agroalimentaire était le premier en France. C’est lui qui faisait rentrer le plus de devises dans le pays, devant d’autres secteurs importants comme l’industrie métallurgique, automobile ou aéronautique. Ce n’est plus le cas, l’industrie agroalimentaire a rétrogradé à la sixième place.
Les paysans pouvaient être fiers de ce qu’ils faisaient et la société les reconnaissait comme étant indispensables, formant le socle solide de la société. Ce n’est plus le cas maintenant. Il leur est fait de nombreux reproches ; le plus dur pour eux, c’est d’entendre qu’ils sont des pollueurs, des destructeurs de la planète. Les média les attaquent tout particulièrement sur ce point.

Pollueurs

Pierre Beneito et Christian Laurent se défendent très fermement de ces accusations qu’ils estiment injustes. Certes ils ne sont pas des agriculteurs bio mais ils sont conscients des effets néfastes des pesticides et autres produits phytosanitaires sur l’environnement. Ils sont prudents dans l’utilisation de ces produits et observent les doses prescrites, qui sont contraignantes en Europe. Ils savent que le glyphosate est dangereux et l’utilisent très parcimonieusement entre deux cultures (environ 1 litre à l’hectare), par temps calme Ils sèment deux semaines après l’épandage du glyphosate. Tous ces produits sont chers, ils n’ont pas envie d’en mettre plus qu’il n’en faut !
Ils ont beaucoup de contraintes : par exemple, dans une zone classée vulnérable, ils doivent semer un couvert pour éviter les infiltrations de nitrate ; c’est du travail en plus et cela coûte encore de l’argent.
Lorsqu’on leur demande ce qu’ils pensent de l’agriculture biologique, ils sont réservés car ils ont des doutes. Leur première question est de savoir si les normes sont les mêmes que pour l’agriculture conventionnelle ; par exemple pour obtenir du blé avec 11, 5% de protéine, ils mettent de l’azote, si les « bio » ne mettent pas d’azote, est-ce qu’ils obtiennent aussi ces 11,5% ? Même question pour un champignon qui se met dans le blé lorsque le temps est trop humide. Ils traitent cette mycotoxine mais qu’arrivent-ils aux agriculteurs bio s’ils ne mettent rien ? Ont-ils du blé avec le champignon, ou utilisent-ils une autre méthode ?
Autre problème : les produits « bio » importés. Ni l’EU, ni la France ne contrôle vraiment si les normes sont bien les mêmes qu’en Europe. Sont-ils réellement bio ? Sans compter que le transport est évidemment producteur de carbone !
Ces questions amènent de sérieux doutes à Pierre et Christian sur la qualité des importations. Ils sont convaincus que l’UE a été trop laxiste, qu’elle a laissé entrer des produits moins bons que les produits français, qu’ils soient bio ou classiques.
Après la guerre de 1939-45, l’État français a incité les paysans à produire beaucoup et donc à utiliser massivement les engrais et pesticides. Mais depuis de nombreuses années, les agriculteurs sont conscients des problèmes de santé que cela pose pour les hommes, les animaux, les abeilles, l’environnement. Plutôt que de les stigmatiser, il est nécessaire de dialoguer avec eux sans apriori ni concession.

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Réflexions

 
Comme je l’ai dit au début, cette rencontre fut très cordiale. Sans être absolument d’accord sur tous les points, j’ai souvent été ébranlé (et parfois convaincu) par la sincérité évidente de nos interlocuteurs et par la mesure de leurs propos.
La baisse des prix agricoles en quelques dizaines d’années n’est pas niable et elle est d’ailleurs de notoriété publique. Nos interlocuteurs en connaissent les causes (il n’est d’ailleurs pas sûr que les importations profitent aux agriculteurs étrangers, mais plus probablement aux oligarques qui maîtrisent ces marchés mondiaux). Ils estiment qu’ils ont été mal protégés par l’Europe. Comment leur donner tort ? Mais cela n’en fait pas des détracteurs de la construction européenne.
Il n’y a pas chez eux d’opposition aux cultivateurs bio mais plutôt, m’a-t-il semblé, un manque d’information… ou peut-être une prudence. D’ailleurs certains de leurs propos rejoignent complètement ceux que nous avons entendus à la ferme d’Icart, notamment sur les effets délétères de la mondialisation ( Voir la page sur la ferme d'Icart
).
Notre village n’est pas bien grand mais son histoire est peut-être plus tourmentée qu’elle ne semble. J’espère que cette page peut contribuer à faciliter la communication entre nous. Et si un lecteur souhaite réagir, je lui ouvrirai volontiers une page sur ce site.

Yves Brault

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